À chacun son corps

image_pdfPDF

Je reprends ce titre, que j’avais utilisé il y a longtemps lors d’un colloque, pour continuer à interroger ce qui fait lien ou pas entre médecine et psychanalyse.

Dans le silence du confinement, renvoyée à des retrouvailles avec mon réel, je me suis demandée à plusieurs reprises, comment d’un seul coup, le « coronavirus » avait muté en « covid-19 ». « Coronavirus » était déjà un signifiant tout seul, mais il avait quand même une résonnance médicale, on n’était pas encore complètement perdu, c’est une famille, il y en a plusieurs, on pouvait penser en savoir quelque chose. Puis un glissement sémantique brutal l’a fait devenir, à l’unisson « covid-19», S1 encore plus tout seul, de faire référence dans sa nomination même au trou dans le savoir de la science et de la médecine, essayant peut-être de le border, le vrai S1 de la psychanalyse et même chiffré « 19 », année de son apparition, début du « temps d’après ».

Plus tard, de nouvelles informations sont apparues, faisant état chez des patients atteints du covid-19 de symptômes neurologiques et notamment de délires, témoins selon les médecins d’atteintes cérébrales dudit virus. Au même moment, un texte Convoqué ! de Jean-Daniel Matet, psychanalyste membre de l’ECF, parait dans Lacan Quotidien n°880[1]Matet J.-D., « Convoqué ! », Lacan Quotidien, n°880, 17 avril 2020., témoignage lui d’un seul, d’un « un-tout-seul », nous faisant part de la construction d’un délire, je le cite, « lui ayant permis de conserver une sorte d’unité psychique qui pouvait voler en éclat » au moment de son «débranchement » par le curare nécessité pour s’en remettre totalement à la machinerie indispensable à sa survie.

Il y a plus d’une centaine d’années, Freud, en étudiant le témoignage écrit Les mémoires d’un névropathe du Président Schreber, avait découvert que le délire était une tentative de guérison, une tentative de faire tenir un morcellement, une solution et non un déficit, ici dans un « déclenchement » psychotique.

Une longue cure lacanienne m’a enseigné que l’organisme du médecin n’est pas le corps de la psychanalyse. Aujourd’hui je peux m’autoriser à dire que quand l’organisme n’est plus tenu par le corps distribué par le langage, mixte d’imaginaire et de symbolique, il ne reste plus que le délire pour tenter d’exister encore un peu, retrouvant en quelque sorte la condition première de la condition humaine, celle de tout « corps parlant », celle de la percussion du corps par le langage, avant qu’il ne fasse sens, mais seulement jouissance de S1, trace de réel, ineffaçable.

De la médecine à la psychanalyse, je vais continuer « à rêver », dans la joie, que la psychanalyse survive dans le temps d’après.

Références

1 Matet J.-D., « Convoqué ! », Lacan Quotidien, n°880, 17 avril 2020.

Michèle Bardelli