Écho du 13 février 2021

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C’est sous le beau titre De traviole en trouvailles, que nous nous sommes retrouvés le 13 février 2021 à l’invitation du groupe Nadia (CEREDA Centre d’Étude et de Recherche sur l’Enfant dans le Discours Analytique) et du laboratoire Tokonoma (CIEN Centre interdisciplinaire de l’enfant), deux lieux où se rencontrent des professionnels qui accueillent des enfants et s’interrogent sur leur pratique.

Cette rencontre soutenue par Valentine Dechambre, déléguée régionale de l’ACF en Massif Central s’est tenue juste un mois, et dans le cadre de sa préparation, avant la 6ème Journée de l’Institut psychanalytique de l’Enfant, qui a eu lieu le 13 mars 2021 avec pour thème et titre La sexuation des enfants.

Laura Sokolowsky et Hervé Damase, directeurs de cette JIE6, étaient les invités de cet après-midi de travail animé par Gérard Darnaudguilhem et Françoise Héraud.

Répondant à la question de Gérard Darnaudguilhem, Laura Sokolowsky nous fit saisir d’emblée le saut incroyable que représente le choix fait par J.-A. Miller d’appliquer le terme de sexuation à l’enfant, en suivant le dernier enseignement de Lacan. C’est une façon radicale de se dégager des questions de l’identité et de l’identification sans les exclure. C’est l’orientation à partir de la jouissance y compris chez l’enfant, qui permet à la psychanalyse de ne pas s’égarer dans les discours qui l’excluent. C’est une subversion décisive par rapport au discours courant sur la différence des sexes, la question du genre et des différentes identifications qui font communautés.

Laura Sokolowsky a ajouté « le paradigme de la jouissance Une, c’est la sexualité infantile qui l’incarne le mieux » justement dans une sexualité non partagée mais dans une « coalescence avec le langage ».

Les trois intervenants Isabelle Caillaud, Michel Héraud et Nadine Farge nous ont fait entendre ensuite combien chacun a pu bénéficier des élaborations en cours dans le Zappeur, Lacan Quotidien et les trois Ateliers créés par l’IE.

Isabelle Caillaud, s’ est appuyée sur une citation de J.-A. Miller dans son cours « Donc », dans la leçon du 06 avril 1994, pour démontrer que la sexualité déborde la relation sexuelle et que le statut de la jouissance n’implique pas de façon essentielle la relation avec l’autre sexe. À l’aide de deux vignettes cliniques, elle nous a fait saisir à quel point c’est l’accueil de la parole des enfants, l’attention portée à cette parole, à leur lalangue qui a un effet d’apaisement pour eux et pour les professionnels, qui essayant d’obéir au discours établi par les bonnes pratiques recommandées, aboutissaient à la possible exclusion des enfants de leur institution, là où ils étaient justement dans une construction à la suite encore inconnue.

Pour une enfant de 6 ans, déjà rejetée à plusieurs reprises, c’est la réponse d’une nouvelle assistante maternelle dans lalangue de l’enfant qui lui a permis de passer de son « gnagnagna » violemment répétitif et rebutant à un « maman », dont l’effet d’apaisement produit dans le corps amène à faire l’hypothèse qu’il s’agit là d’un premier signifiant ouvrant à une série à venir.

Michel Héraud, par sa relecture très attentive du cas Robert de Rosine et Robert Lefort nous a permis d’aborder la question du corps comme une construction et non comme une donnée de naissance. Robert n’avait pas de corps, sa jouissance était pure sans bord, avant sa rencontre avec Rosine Lefort. Grâce au transfert, elle lui a permis d’advenir comme corps de surface, avec une enveloppe, c’est-à-dire d’avoir enfin un corps avec un pénis lui appartenant, se libérant ainsi de la nécessité de le restituer à l’Autre par automutilation. Cette trouvaille ne le fait pas pour autant rentrer dans une dialectique phallique contrairement au petit Hans, qui lui a peur de le perdre cet organe-pénis bien rentré dans le circuit phallique avec ses érections si incongrues, dérangeantes, et qui l’interrogent.

Dans la discussion, Jean-Robert Rabanel a souligné que dans le dernier enseignement de Lacan, la question de la sexuation s’aborde avec la nouvelle considération sur le symptôme réel, contre-psychologique, sans le passage par le phallus et l’Autre. Il nous a dit une fois encore que la psychose est plus enseignante parce que dans la névrose la différence entre pénis et phallus est masquée, confondue.

Puis Nadine Farge nous a présenté deux cas de jeunes enfants qui sous transfert, vont réussir l’un à « s’extraire » de son objet de jouissance, l’objet anal sous la forme d’une encoprésie massive et l’autre à « s’extraire » de sa position d’objet qu’elle occupait pour l’Autre. Ce qui fait lien entre les deux cas, c’est l’usage que chacun fait de l’écriture pour obtenir cette séparation. Théo est passé des traces de pâte à modeler, à l’écriture de son prénom barré, à la production d’un signifiant nouveau « Zorro » lui permettant de faire lien avec de petits autres. Kathy, elle, est passée de l’écriture des gros mots du père à la production du signifiant « fille-loup ».

Si le sens est dans les dits, la jouissance est écrite, nous dit Nadine Farge, se référant à A. Stevens qui cite J.-A. Miller lors du dernier atelier de l’IE. Le chemin dans l’écriture de ces deux enfants leur a permis, sous transfert, une avancée plus « couleur sexuée » comme le dit Laura Sokolowsky, de leur sexuation en construction.

La plupart des cas présentés lors de cet après-midi, au plus près de l’émergence d’un premier signifiant et de la tentative de construire une enveloppe corporelle posent la question d’un en-deçà de la sexuation. J.-R. Rabanel y répond dans la discussion, en affirmant qu’à partir du dernier enseignement de Lacan, la sexuation s’aborde à partir de la considération du symptôme réel de l’enfant au-delà des significations.

Accueillir la parole du parlêtre et essayer de lui répondre dans sa « lalangue », se faire objet permettant à Robert de se fabriquer un corps avec une enveloppe faisant limite, reconnaître et encourager la fonction séparatrice de l’écriture, trois formidables séquences pour approfondir ce qu’il en est de la sexuation appliquée à l’enfant, de « traviole en trouvailles ».

Michèle Bardelli