IMPROVISATIONS SUR « 2021, ANNÉE TRANS »

Crédit photo : Lachlan Ross sur pexels
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À l’invitation de Valentine Dechambre, Déléguée régionale de l’ACF en MC, Nadège Talbot, Nicolas Jeudy, Isabelle Caillault et Christel Astier ont écrit ces textes dans la spontanéité du moment pour témoigner des effets pour chacun, de la forte mobilisation initiée par Jacques-Alain Miller autour de la question trans et de sa lettre du 1er mai. Ces textes ont été présentés lors de la soirée spéciale du 5 mai 2021.

Nadège Talbot

L’orage a éclaté mais une bouffée d’air, d’un nouveau nom « docile au trans » nous a soulevés, décollés de nos fauteuils, délogés de nos divans… enfin !

Habitués aux énoncés dérangeants, provocateurs mais essentiels de Jacques Lacan, « la femme n’existe pas », « il n’y a pas de rapport sexuel », « tout le monde délire », Jacques-Alain Miller nous fait faire un pas de plus, de géant, et nous réveille en même temps qu’il nous met au défi, au travail et nous renvoie à notre responsabilité d’analystes dans la cité.

Lorsque Valentine Dechambre m’a demandé d’écrire un mot après la lecture du texte de J.-A. Miller, voilà ce qui m’est revenu : Je cite : 1996, cours de DESS en psychopathologie et psychologie clinique intitulé Les pathologies de la modernité : « Le développement outrancier de l’individualisme donne naissance à des formes pathologiques inédites. Ce n’est plus la loi qui donne le cadre mais le désir de chacun qui infléchit le fonctionnement de la loi. Devenir ce que je dis que je suis, c’est-à-dire que je suis à l’origine de moi-même, revient à s’autoengendrer. À vouloir être l’un et l’autre, on n’est ni l’un ni l’autre. Le transsexualisme est donc une croyance quasi délirante que l’on appartient au sexe opposé. Cela ne s’accompagne généralement pas de tendance homosexuelle. »

Heureusement, il y a la rencontre avec la psychanalyse. Le DSM et les thérapies de rééducation du psychisme n’ont qu’à bien se tenir, J.-A. Miller nous emporte et repose la question platonicienne : le corps est-il encore le tombeau de l’âme ? Être ni l’un ni l’autre, ou l’un et pas l’autre ou les deux, c’est être un sujet, un sujet qui parle, qui s’embrouille dans le langage, les signifiants. Et que, face au réel du corps sexué, on fait comme on peut, tous délirants, tous autistes, tous trans en somme !

Alors serons-nous à la hauteur de ceux qui, comme l’hystérique du XIXe siècle à Vienne ont enseigné Freud, ont compris que la référence est toujours vide, qu’elle est, non pas à boucher, mais à déconstruire sans cesse ?

J.-A. Miller nous en indique le chemin, à nous de l’emprunter, chacun dans notre style.

Nicolas Jeudy : LES GOÛTS ET LES COULEURS, ON NE DISCUTE PAS.

Jacques-Alain Miller, en 2017 dans son cours Point de capiton indique que ce qui est du registre du choix est aussi du registre du goût. Je trouve là un point d’appui pour répondre à l’invitation de Valentine Dechambre, à dire un petit mot sur comment je saisis la question trans et genre. Si on ne discute pas, comme l’indique l’adage, c’est qu’il y a là quelque chose, une jouissance, qui s’enracine dans le corps.

On dit bien : « Il en faut pour tous les goûts » et encore « tous les goûts sont dans la nature ». Autant de goûts que de langues, singulières.

Comment saisir un bout de l’époque ?

Je vous propose un petit témoignage personnel qui est extrait d’un échange sur une messagerie instantanée, où participent 7 personnes. L’auteur, qui est une jeune autrice : « Est-ce que l’amour, c’est bien ou mal ? Dans le sens d’une construction sociale, patriarcale et qu’en soit ça n’existe pas ! Est-ce que l’amour, c’est alors une amitié avec une affection particulière ? »

Faisant part de ma surprise face à cette question, elle précise : « J’ai rencontré un garçon anarel ». Un anarchique relationnel, qui ne croît pas à l’amour, si ce n’est à l’amour qu’il se porte à lui-même. S’en suit alors une conversation par message où s’écrit la position de chacun face à cette question. Un tel dira : « Il n’y a ni bien ni mal en amour, mais ça peut faire mal. » Un autre : « En amour pas de règle, c’est être prêt à tout pour l’autre. » Ou encore : « Bien-sûr que l’amour c’est politique, que c’est une construction sociale. » La conversation par message s’est poursuivie longuement mais chaque un, donc, a répondu avec son mode jouir.

Avec la psychanalyse, il y a une position éthique à tenir. La mobilisation de notre champ a, il me semble, un point de départ. En tout cas, pour moi, je le situe à ce moment-là avec l’intervention de Paul B. Preciado aux Journées 49 en 2019, qui n’a pas laissé indifférent. Qu’est-ce que Paul B. Preciado a dit, si ce n’est qu’il avait quelque chose à dire, à quelques-uns ?  L’enseignement à ce moment a été de saisir que la position à tenir n’était pas du côté de la dénonciation ou de la contradiction, mais qu’il s’agissait plutôt d’apposer un autre discours au sien. Car la psychanalyse peut proposer à l’ordre de fer du social, une présence éclairée parce qu’il y a un réel au-delà d’une réponse de genre fluide.

Dans la pratique, j’ai reçu deux jeunes femmes prises dans une quête de réponse à une question portant sur l’identité. Pour l’une, le trajet l’a menée à repérer une exigence dans son rapport à l’Autre, celle de se nommer, de se situer. Pour l’autre, se présentant comme pansexuelle, jeune militante LGBT+, la question du genre, si elle s’est posée au début, s’est refermée à partir du moment où elle a interrogé le désir de l’Autre. La question du symptôme, de ce qui fait symptôme a servi d’orientation. C’est donc aussi faire une hypothèse, qu’il y a, chez celui qui se présente trans, une invention, un nouage symptomatique pour ne pas être complétement déboussolé ou dans l’errance.

Quoi qu’il en soit la psychanalyse lacanienne n’est pas endormie.

Isabelle Caillault

« Transgenre dans l’actualité ! », « Toute l’actualité transgenre ! », « Comment tout savoir sur le transgenre ? ».

Questions devenues slogans, slogans diffusés, lus et entendus sans modération – c’est sans filtre, débridé ! Pas question d’y échapper ! On y est confronté : les émissions, les documentaires, les séries, les témoignages et bien d’autres encore ! Ça transpire !

Avoir un enfant trans ?  Pour ou contre, pour et contre à la fois ! Ça secoue, ça fait parler, ça appelle à prendre position, à se projeter, à scénariser…

En parcourant ce Lacan Quotidien 928, me vient d’emblée cette conversation récente sur ce point : « avoir un enfant trans ».

Une femme qui envisage d’avoir un enfant évoque ses peurs quant à l’idée qu’il soit transgenre. Elle décline à son mari le panel versant « trans » sur l’éventuel devenir de son enfant, de son orientation sexuelle : « et s’il était transgenre, transexuel ou bien du côté du transgénérisme ! »

Un débat s’instaure avec son mari. Ce sujet revient sans cesse sur le tapis ! Sujet qui préoccupe et occupe le couple, débat qui vient d’ores et déjà fabriquer le futur petit d’hom via le prisme du « trans ».

Elle questionne ce que son mari pourrait accepter ou pas et jusqu’où ? Il sait déjà qu’il « ne supportera pas ça ! ». Elle tente alors de le raisonner et de le convaincre.

Quand le message et le discours médiatique s’immiscent et façonnent l’intime, ce n’est pas sans effet !

Quand surgit la réponse sans la place pour une question, sans place pour l’élaboration, s’opère alors, « une désingularisation », je vais le dire comme cela, ça dé-singularise !

Au-delà des catégories et du défilé des signifiants trans – peut s’apposer un autre discours – une autre place – une possibilité de faire entendre – une place pour que le parlêtre soit écouté.

« 2021 Année Trans » donne et offre cette place à l’élaboration – une possibilité de mise au travail – une transition – entre le savoir bouché, bouclé et un savoir à accueillir.

Christel Astier

Je vais tenter de dire les effets que les récents écrits et appels à la mobilisation et au travail de J.- A. Miller ont produits pour moi.

Le point d’orgue fut sa lettre du 1er mai. Le premier effet de la lecture de cet écrit, appel « aux composants du mouvement lacanien international dans sa diversité » à participer à la publication de l’œuvre complète de J. Lacan, fut un « wow effect » !

J’ai pris conscience de l’importance de l’évènement et du rayonnement de l’héritage de Lacan. Je fus impressionnée et cet effet a suscité immédiatement un désir de travail accru, un désir de travail en cartel, dispositif inventé par Lacan lors de la création de son École. J.-A. Miller, par son acte, désigne ainsi encore le cartel comme « le moyen pour exécuter le travail ».

Cet appel et les réactions enthousiastes qui ont suivi, de « travailleurs décidés » dispersés dans le monde, furent une nouvelle leçon ; une leçon sur la puissance du transfert, une leçon sur la force du désir et une leçon sur comment pourrait marcher le monde à l’école du désir plutôt qu’à l’école des techniques de motivation managériales.

La mise au travail avait cependant commencé avant le 1er mai, par une surprise, celle de la question des enfants trans abordée notamment lors de discussions autour du documentaire Petite fille.  Je fus immédiatement sensible à cette question qui dénote un malaise dans la société et les praticiens orientés par la psychanalyse ont bien entendu des choses à dire.

Écouter la parole des enfants trans et interpréter cette parole avec l’idée « qu’il y a une cause sexuelle inconsciente » pour reprendre l’indication d’Agnès Aflalo dans une récente vidéo de Lacan Web TV, sera mon point d’accroche pour continuer l’étude, le travail. Relance du désir encore…

Nadège Talbot, Nicolas Jeudy, Isabelle Caillault et Christel Astier