IN-QUIÉTUDE 

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À l’heure où la perspective du déconfinement se profile avec son lot de nouvelles incertitudes, un petit retour sur les semaines précédentes s’impose. La gravité des circonstances ne fut pas sans effets sur l’inconscient. Ainsi, certaines personnes en témoignent, avec l’arrivée de l’épidémie du Covid-19, les rêves ont eu tendance à disparaître pendant un certain temps. Un ami me confiait ne plus rêver en couleurs mais en noir et blanc. Ce sont bien les couleurs de la vie qui ont été atteintes ! Le réel déloge le sujet, écrit Marie-Hélène Brousse dans Lacan quotidien[1]Brousse M.-H., « La ville vide », Lacan quotidien n°878.. Il déroute le moindre geste habituel, brouille la pensée, ronge le sommeil avec l’angoisse pour soi et pour les proches, qu’ils soient soignants, ne bénéficiant pas du télétravail, ou volontaires dans des dispositifs de soins ou de solidarité.

Pour ma part, dans ce temps d’Unheimlich, les mots prononcés par le Président de la République (« guerre », « ennemi invisible ») se sont mis à jouer une petite rengaine insistante et agaçante, parole et musique : « et l’ennemi est là-à-à… ». Il aura fallu plusieurs jours avant que s’y fasse reconnaître une chanson de Jacques Brel qui résonne avec le roman de Dino Buzzati, Le désert des Tartares[2]Brel J., Zangra, disponible sur Youtube, et Buzzati D., Le désert des tartares, publié en 1940, actuellement disponible en édition de poche.. Ce roman relate la vie d’un officier de garnison chargée de parer à l’arrivée de l’envahisseur. Il gravira tous les échelons de la hiérarchie militaire dans une longue attente, et ce n’est qu’à l’heure de la grande vieillesse où la mort vient le prendre que l’ennemi arrive.

Cette fiction peut se lire comme disparition du sujet devant l’irruption du réel. Rupture de temporalité : au temps d’avant il était annoncé et attendu. Tout à coup il est là et le sujet n’y est plus. Il y a là quelque chose d’inassimilable, d’insubjectivable, qui fore la réalité et ses repères familiers. Etrangeté. In-quiétude.

Pour demain comme pour aujourd’hui. Alors, que faire ? Comment s’orienter sans eux ?

Dans Télévision, Lacan répondait à la question kantienne « Que dois-je faire ? » : «La réponse est simple. C’est ce que je fais, de ma pratique tirer l’éthique du Bien-dire, que j’ai déjà accentuée »[3]Lacan J., « Télévision », Autres écrits, p. 541, Seuil.. Il faisait bien-sûr référence à son séminaire sur L’éthique de la psychanalyse. En marge, Jacques-Alain Miller notait que cette question, en elle-même, faisait signe d’une extinction du désir.

En conséquence la question doit être autrement formulée. Il ne s’agit pas de « que faire » mais de « comment faire ». Car il s’agit de traiter les S1 que constituent, pour le parlêtre, les prescriptions des autorités sanitaires, bien sûr imposées par la situation, mais qui écartent désir et sujet de l’inconscient. Alors, faisons place à ces petites inventions singulières et inattendues qui, à l’instar du Bien-dire, portent le désir en incluant le réel pour le borner. C’est ce que nous enseigne la cure analytique, appui sérieux pour aborder l’impossible à supporter.

Références

1 Brousse M.-H., « La ville vide », Lacan quotidien n°878.
2 Brel J., Zangra, disponible sur Youtube, et Buzzati D., Le désert des tartares, publié en 1940, actuellement disponible en édition de poche.
3 Lacan J., « Télévision », Autres écrits, p. 541, Seuil.

Michèle Astier

Psychanalyste, membre de l'ECF