La dépossession

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Les anecdotes pleuvent une fois que nous sommes enfermés. C’était un risque, celui du moment par lequel, l’extraordinaire de la situation — qui est banale à l’échelle des pandémies passées, si seulement on regarde les quatre ou cinq siècles derniers — sature l’espace discursif par des significations démultipliées comme des poupées gigognes. Il y a les petites blagues de ceux qui confondent le désir avec la boutade de comptoir, les administratifs sérieux et lestés de leurs connaissances probabilistes qui ne finissent pas de se contredire, les chevaliers zélés qui collaborent à la faillite d’un modèle (le meilleur du monde) en tonalité impuissance consentie c’est tellement meilleur, tout en se donnant l’âme sacrificielle au service de la guerre. Dans ce bazar moins drôle que le pays l’était en 1788, il y a la pratique analytique qui se trouve être, comme il est coutume de dire, obligée de se réinventer.

Dans les circonstances d’une pandémie, au sens médical du terme, la pratique de la psychanalyse n’avait jamais été autant en tension qu’au point où elle l’est aujourd’hui — puisqu’à l’époque de la grippe dite espagnole, c’était la psychanalyse qui restait quant à elle confinée à sa manière.

Freud était à la manœuvre en ce début des années 1920 pour lire son temps, marqué d’un traitement des corps qui ouvrirait le siècle des tueries de masse. Il voyait poindre l’alliance de la technique avec la gestion politique sourdement totalitaire ; hormis avec probablement Zweig, pas grand monde ne le suivait sur la piste d’un constat lucide. On notera d’ailleurs comment le terme change d’emploi selon les époques ; confiné voulait dire restreint, il veut dire désormais retranché. Quant à l’alliance, manifestement elle subsiste.

La donne n’est pas la même selon que le confinement est celui du pays ou celui des psychanalystes. On découvre en ces temps présents que c’est celui des deux. C’est une première.

Lorsque le commissariat d’une petite bourgade derrière le périphérique Est de Paris, connue pour être une des plateformes principales du trafic de stupéfiants m’a appelé pour me dire que D. était chez eux et que je devais venir le chercher, j’ai d’abord été très agacé et aussi très étonné. « Il nous a donné vos coordonnées ». D. ne trafique pas de stupéfiants dans le quartier ni ailleurs. Il voulait réparer un scooter, acheté pour pas cher. Mais le scooter était volé. En revanche, le confinement ne datant pas de plus d’une semaine, il semblait très disposé à jouer au chat et à la souris avec les forces de l’ordre, pour qui il était le client idéal : seul, aimant bien avoir le dernier mot et traiter à l’égal de la maréchaussée, celui qui aime bien employer des termes surannés à 17 ans comme « on ne m’empêchera de faire bronzer mes guiboles au soleil », partait quasi chaque jour à la recherche d’une confrontation rhétorique. Il était jusqu’alors délicat de l’en dissuader puisque d’une certaine manière, au gouvernement qui nous inflige sa rhétorique, D. voulait la lui rabattre avec la sienne.

Lacan pointe, pour l’analyste, ceci à propos du transfert — et partant indexe qu’il s’agit d’un coût — distinction donc conséquente du sacrifice : « Il paie de sa personne, en ceci que, par le transfert, il en est littéralement dépossédé [1]Lacan J., Le Séminaire, Livre VII, L’éthique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1986, p. 337». J’étais donc convoqué à ce point de la dépossession.

L’équation très vite s’est écrite : comment assumer le fait de transfert tout en ne prenant pas les risques inhérents à l’entrée puis l’attente puis les contacts divers et variés au commissariat. Nous étions dans ces temps lointains où le ministre de la Santé expliquait que le masque n’était pas intéressant pour protéger la population pendant que Trump élaborait des combines pour les voler sur les tarmacs chinois.

J’appelais le commissariat au seuil pour dire que je n’entrerais pas. « Mais nous devons faire une déposition ». Nous la ferions au téléphone, on pouvait d’ailleurs me saluer depuis la fenêtre pour vérifier. « Je ne suis pas une professionnelle mais il est bizarre votre, je ne sais pas comment vous dites ». On va dire un patient, le terme est le bon dans le contexte. « Vous voulez vous garer devant le commissariat ? ». Oui, en effet, le temps que je raccompagne D. chez lui à 3 kilomètres. « Vous êtes venu rapidement ». Certainement puisqu’il n’y a plus personne en dehors des radars automatiques. « En effet ça roule bien ».

Lacan ajoute, toujours concernant l’analyste : « Ce n’est pas seulement lui qui est là avec celui vis-à-vis de qui il a pris un certain engagement [2]Ibid».

On pourrait émettre l’hypothèse que la dépossession incluse dans le transfert ajoute donc et retranche, mais dans une opération qui n’est pas à somme nulle. Tellement pas à somme nulle que ce jour-là, il y eut un gain. Jusqu’à même mon départ, lorsque, serré par un véhicule de la BAC voulant m’empêcher de partir pour vérifier ce qui m’avait rendu à l’outrecuidance d’être garé sur leurs places, personne n’a négocié quoique ce soit finalement.

Plusieurs jours plus tard, D. me demandera si l’auto noire devant le commissariat, garée sur les places réservées, était la mienne. Il fallait donc en passer par ce déplacement pour désormais qu’il y ait un point de tenue qui laisse supposer à la sortie du confinement que l’analyse prendra une suite juste commencée à l’occasion d’une contingence. En attendant, le téléphone maintient un lien. Avertissement donné par D., il m’a dit alors même qu’on discutait de ce simulateur de camion avec lequel il traverse l’Europe sur son ordinateur dans sa courtelinesque chambre : « je finis par me dire que je ne sais pas maintenant dans quels délais on va reprendre les séances ». Parfois, D. m’envoie une photo de la centrale électrique qui se dessine au coucher du soleil au loin de sa fenêtre. Nos appels ont lieu juste avant et ils sont quotidiens. Lacan a ce mot concernant la psychanalyse : « Il y a une part de cette action qui lui reste à lui-même voilée[3]Ibid ».

Références

1 Lacan J., Le Séminaire, Livre VII, L’éthique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1986, p. 337
2 Ibid
3 Ibid

Luc Garcia

Psychanalyste, membre de l'ECF