LE RÊVE ET LE RÉEL – PARTIE 2

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Le rêve est à la base de la découverte par Freud et de la mise en évidence des règles de fonctionnement de l’inconscient. Il est le support de l’optimisme freudien et de la foi dans la psychanalyse. Il est à la base de l’interprétation analytique qui délivre l’interprétation de l’inconscient. Le rêve occupe une place de choix avec déplacement et substitution qui posent d’emblée la question de la nature imaginaire, symbolique ou réelle de l’inconscient. Cela place le rêve entre inconscient et conscient.

La Science des rêves et Esquisse d’une psychologie scientifique, sont deux titres qui indiquent la volonté de Freud de situer sa découverte dans le contexte des sciences, les toutes nouvelles apparues à son époque, les sciences de la nature.

Les rêves de la névrose de guerre ont marqué le tournant de la seconde topique en remettant en cause la construction de l’appareil psychique freudien basé sur la règle du principe de plaisir. La découverte d’un au-delà du principe de plaisir apportait un bémol à l’optimisme freudien.

Lacan traduit l’œuvre de Freud selon parole et langage et fait du symbolique et du rêve le discours du maître inconscient. Cette lecture donne du rêve un abord signifiant, c’est le signifiant perplexifiant avec les deux axes : qu’est-ce que ça veut dire ? Qu’est que ça veut jouir ? C’est-à-dire la question du savoir et celle de la satisfaction. 

C’est la reprise des deux axes freudiens : interprétation et sexualité, que souligne d’emblée Lacan dans « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse » : « C’est donc à la distance nécessaire à soutenir une pareille position qu’on peut attribuer l’éclipse dans la psychanalyse, des termes les plus vivants de son expérience, l’inconscient, la sexualité, dont il semble que bientôt la mention même doive s’effacer. »[1] Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », Écrits, Paris, Seuil,p. 246.

La suprématie du Symbolique sur l’Imaginaire résulte de la lecture par Lacan des trois premiers ouvrages de Freud : L’interprétation des rêves, La psychopathologie de la vie quotidienne et Le mot d’esprit dans ses relations à l’inconscient.

Retour sur ce qui spécifie et ce qui motive le tournant lacanien. 

Ce qui le spécifie est lâcher la main de Freud comme Autre pour prendre de la graine d’un artiste comme Joyce qui a pu faire l’économie de la psychanalyse avec son écriture pour arriver au même point que s’il avait fait une psychanalyse. 

Pour autant cela ne conduit pas à confondre psychanalyse et littérature. 

Comme linguisterie se différenciait de la linguistique, Lituraterre se différencie de littérature. 

Ce qui amène à considérer parole et écriture comme deux abords distincts du langage. 

La motivation du tournant lacanien tient au fait que Lacan sait lire Freud et qu’il ne sait pas lire Joyce : « Il est évident que je ne sais pas tout. En particulier, à lire Joyce, comment savoir ce qu’il se croyait ? Ce qu’il y a d’affreux, en effet, c’est que j’en suis réduit à le lire, puisqu’il est certain que je ne l’ai pas analysé. Je le regrette. Enfin, il est clair qu’il y était peu disposé. »[2]Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, Paris, Seuil, 2005, p. 79.

Ceci lui fait réinterroger les fondements même de la psychanalyse. 

On comprend alors la longue méditation de Lacan sur les rapports de la psychanalyse avec la science, comme avec la rhétorique et avec la religion et Dieu-Dire, dans le Dernier Enseignement de Lacan (DEL), pour finalement, non seulement, quitter la main de Freud et celle du savoir, pour suivre le savoir-faire de l’artiste avec ce qu’il comporte de débilité commune, avec non plus l’Autre mais lalangue

Le tournant lacanien se marque par une distance avec la prétention scientifique pour la psychanalyse. 

C’est le Réel qui va conduire au tournant lacanien. 

Avec la question du savoir nous avons le rapport du message à la vérité.

Avec la question de la satisfaction nous avons le rapport du message à la Jouissance et au Réel.

Il y a une version du rêve comme formation de l’inconscient Symbolique / Imaginaire.

Il y a une version du rêve comme produit de l’inconscient Réel.

Il y a un abord du rêve selon le désir équivalant à l’interprétation avec un reste.

Il y a un abord du rêve selon la Jouissance qui pose la question de l’interprétation qui lui correspond.

Il y avait, au temps du désir, déjà, un lien du rêve au réel avec l’ombilic du rêve. 

Maintenant, au temps de l’Autre qui n’existe pas, se pose la question du lien du rêve à la jouissance.

L’appel au rêve dans la cure est comme un mixte du blabla et du trou en même temps, au possible et à l’impossible. 

Dans la première partie de cette conférence,  je suis parti d’un rapprochement entre le tournant de la seconde topique chez Freud et le tournant lacanien du DEL, sur la base d’un traitement par les concepts d’une crise dans la technique, concernant l’interprétation.

Le rêve dans le DEL devient l’occasion de poser la question de l’interprétation de manière renouvelée.

Précédemment, l’interprétation des rêves était avènement de sens refoulé, puis extraction de l’objet petit a ! 

Que devient-elle avec le DEL ? 

C’est la question posée par le parlêtre, dit J.-A. Miller avec le corps et l’inconscient, in « Habeas corpus » : « L’interprétation est un dire qui vise le corps parlant et pour y produire un événement, pour passer dans les tripes, disait Lacan, cela ne s’anticipe pas, mais se vérifie après-coup, car l’effet de jouissance est incalculable. Tout ce que l’analyse peut faire, c’est s’accorder à la pulsation du corps parlant pour s’insinuer dans le symptôme. Quand on analyse l’inconscient, le sens de l’interprétation, c’est la vérité. Quand on analyse le parlêtre, le corps parlant, le sens de l’interprétation, c’est la jouissance. Ce déplacement de la vérité à la jouissance donne la mesure de ce que devient la pratique analytique à l’ère du parlêtre »[3]Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant. » Présentation du thème du Congrès de Rio en 2016, La Cause du Désir, n° 88, p. 114..

Les conférences nord-américaines de Lacan

Pour saisir mieux ce tournant lacanien, je propose de nous reporter aux conférences nord-américaines qui font la jonction entre avant et après le tournant.

Dans la conférence qu’il fait à Yale, Lacan adresse une question à ceux qui sont psychanalystes. Comment en étaient-ils venus à ce qui peut être appelé leur job ?

C’est le thème repris depuis les Journées 2009 : Comment devient-on analyste aujourd’hui ?

Lacan répond pour sa part. 

Il est arrivé tard à la psychanalyse, à 35 ans, après sa thèse de doctorat en médecine, un écrit sérieux à défendre.

Il retrace son parcours à partir des trois premiers ouvrages de Freud : L’interprétation des rêves, La psychopathologie de la vie quotidienne et Le mot d’esprit dans ses relations à l’inconscient.

Avant, la métapsychologie (hypothèse de l’âme, une métaphysique).

À propos des rêves, ce qui avait frappé Lacan, c’est que ce qui importait à Freud était le récit. Le réel du rêve est ineffable. Ce qui n’est pas une objection recevable, car c’est sur le matériel du récit lui-même que Freud travaille.

C’est toujours le récit du rêve comme matière verbale qui sert de base à l’interprétation.

Dans La psychopathologie de la vie quotidienne, il en est de même.

Sans le compte-rendu du lapsus, de l’acte manqué, il n’y a pas d’interprétation.

Idem pour le mot d’esprit où la qualité et la satisfaction viennent du matériel linguistique.

De cela, Lacan a déduit l’inconscient est structuré comme un langage. Avec une réserve : ce qui crée la structure est la manière dont le langage émerge au départ chez un être humain.

L’inconscient est un savoir intimement noué avec le matériel du langage qui colle à la peau d’un être humain, à partir de quoi on peut expliquer son développement c’est-à-dire comment il a réussi à s’ajuster plus ou moins bien dans la société.

À propos du livre d’Ernest Jones, Le cauchemar

L’ombilic du rêve et le cauchemar soulignent le déplacement d’accent de la vérité, du savoir, vers le réel, concernant le rêve, dans le DEL. 

Dans la première partie de cette conférence,  j’avais fait référence à un post-freudien : Théodore Reik. Cette fois,c’est à un autre post-freudien que je vais me référer : Ernest Jones, pour son ouvrage Le cauchemar. Lacan range chacun d’eux dans le camp des tenants de l’interprétation véritable.

J’ai repris cette référence ancienne[4]Intervention à la Section Clinique de Paris Ile de France le 14 avril 1999., 1912, pour les échos qu’il est possible de retrouver dans les thèmes abordés dans le DEL.  

Dans son texte À la mémoire d’Ernest Jones : Sur sa théorie du symbolisme[[5]Lacan J., « À la mémoire d’Ernest Jones : Sur sa théorie du symbolisme. » Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 697. , Lacan écrit que Jones, dans son livre Le cauchemar, pointe quant au symbolisme la divergence fondamentale de Jung sur laquelle Freud est alerté en 1911, a rompu en 1912 et a publié la mise au point en 1914 dans son histoire du mouvement analytique. Tout porte sur la manière différente d’utiliser le symbolisme dans l’interprétation, dit-il.

La première partie du livre de Jones correspond à un article publié en janvier 1910, en anglais dans American Journal of Insanity. Elle est consacrée à une étude de la pathologie du cauchemar.

Le cauchemar y est défini comme un état dont Jones décrit en détails les caractéristiques cliniques, les traits essentiels à partir d’une riche documentation, pré-analytique, en particulier. Trois caractéristiques de la maladie sont isolées :

  1. Une peur torturante
  2. Un sentiment d’oppression de poids sur la poitrine qui empêche la respiration d’une façon inquiétante
  3. La conviction d’une paralysie impuissante

Les circonstances de survenue du cauchemar, brutales, sous les espèces de l’attaque, à l’état de veille comme à l’état de sommeil, font l’objet d’un examen minutieux, avant d’aborder la question controversée de la pathogenèse de la maladie qui donne l’occasion à Jones de confronter les conceptions populaires à celles de la médecine avant d’introduire les résultats de la recherche analytique avec les découvertes de Freud sur le sujet.

La seconde partie du livre correspond à l’article de 1912, publié en allemand : Le cauchemar dans sa relation à certaines formes de la superstition au Moyen-Age.

Jones considère comme une rupture décisive dans l’étude du cauchemar, l’avènement de la science moderne.

Il y a un avant et un après ce que Jones appelle « le matérialisme scientifique ». Il est caractérisé par l’abandon de la signification des expériences psychiques.

Avant la science moderne, dit Jones, il n’existait pas de différences nettes entre les expériences érotiques et les expériences d’effroi du sommeil. Elles étaient rapportées à l’activité d’êtres surnaturels (incubes…).

Les rêves érotiques étaient provoqués par les désirs sexuels de démons lubriques alors que, dans le cauchemar, la victime résiste à l’attaque de ces démons lubriques.

La science moderne explique ces expériences oniriques en évoquant des phénomènes de tensions physiques excessives au niveau des organes sexuels pour les rêves érotiques et des troubles des systèmes alimentaires, respiratoires ou circulatoires de nature irritante ou mécanique pour le cauchemar.

L’hypothèse de Jones dans cet ouvrage fait la synthèse entre ces deux conceptions : superstition et médecine.

Cependant, Jones pense que l’explication populaire superstitieuse était plus proche de la vérité que l’explication scientifique, en maintenant, par exemple la dimension du conflit pour le cauchemar.

Cette hypothèse, esquissée par Thomas Nashe en 1594 et Splittgerber en 1860, n’a été scientifiquement établie qu’avec les travaux de Freud.

L’hypothèse ancienne et l’hypothèse médicale sont d’accord sur un point fondamental, aussi bien pour le cauchemar que pour le rêve érotique, de retirer au sujet toute responsabilité dans ses expériences oniriques.

Elles partagent également le mécanisme de la projection :

  • Projection sur le monde extérieur des esprits dans la superstition
  • Projection sur des processus inanimés du corps dans la médecine

Jones exprime encore une fois la préférence qui est la sienne pour l’hypothèse superstitieuse lorsqu’il dit : « C’était un progrès que de ne plus croire aux esprits et aux démons, mais un retour en arrière d’écarter le psychisme et l’érotisme car les êtres surnaturels possédaient au moins ces attributs. »

Évidemment, ici, psychisme, érotisme au regard du matérialisme scientifique avec Lacan, ça se décline : signifiant, jouissance, « il n’y a pas de rapport sexuel » et Réel de la science.

De la même manière que Lacan origine le Discours analytique de l’émergence du discours de la science avec le cogito cartésien, Jones met en série ce que les forces du refoulement avec l’usage de la projection surnaturelle, ont permis, pendant des siècles à l’homme de se tenir à l’abri, de ce que Jones appelle « une compréhension trop intime de sa nature » jusqu’à ce que cette défense soit mise en échec, ce que signale l’avènement de la science moderne, retardant ainsi, selon Jones, de deux siècles la découverte freudienne. 

C’est là un tournant dans l’ouvrage de Jones. 

Le rapport n’est plus à la science médicale moderne, mais à l’Église. Comme il l’indique dans la préface, au moment de publier ce travail déjà ancien, 20 ans se sont écoulés, Jones attend que l’étude des cauchemars et des croyances lui délivre le sens de la religion, de la religion comme le moyen, dit-il, le plus valable jusqu’ici pour aider l’humanité à supporter le fardeau de la culpabilité et de l’angoisse présentes dans l’inconscient, dont l’origine se situe dans le conflit primordial de l’inceste. 

Jones commence par étudier l’influence des expériences nocturnes sur différentes croyances conscientes. « Les preuves, dit-il, se sont accumulées au cours du siècle dernier pour démontrer l’importance de l’influence des rêves, en particulier des rêves de terreur, dans l’élaboration des différentes croyances. »

Cela est manifeste à l’étude des superstitions à laquelle Jones procède ici :

  • Incubes et succubes 
  • Vampire
  • Loup-garou
  • Le diable
  • Les sorcières

L’analyse des rêves dans lesquels on retrouve ces idées a clairement montré que l’origine de ces idées réside dans le conflit primordial de l’inceste.

La chose semble évidente concernant les croyances profanes comme les superstitions que Jones a étudiées, tellement les éléments érotiques, sexuels sont présents dans le matériel de celles-ci. 

Il en est de même pour d’autres croyances, plus élevées.

La croyance à l’immortalité de l’âme, la croyance en Dieu sont également des superstitions dérivant des conflits infantiles, liés aux désirs sexuels et agressifs à l’égard des parents et des semblables.

« La psychanalyse, dit Jones, montre de plus en plus comment le sentiment de péché, avec son corollaire dans l’idée de salut intervient dans le complexe d’Œdipe et que le combat pour venir à bout des dérivés inconscients occupe l’humanité du berceau à la tombe. »

L’ouvrage de Jones démontre ainsi l’origine incestueuse des croyances. Jones pousse l’hypothèse jusqu’à faire du christianisme une sublimation des désirs œdipiens primordiaux de l’humanité.

Il propose l’application suivante à l’épidémie de sorcellerie : les diables et les sorcières en caricaturant les croyances chrétiennes menacent de mettre à jour les désirs œdipiens refoulés sur lesquels celles-ci se fondaient.

L’ouvrage se termine sur une mise en perspective des phénomènes à l’étude desquels Jones a procédé : cauchemar et superstition, avec les systèmes des névroses. Ils ont la même origine dans les désirs sexuels refoulés de la première enfance. Ils restent à peine visibles jusqu’à ce que certaines conditions extérieures provoquent des manifestations précises.

La disparition progressive des superstitions s’est effectuée de la même manière qu’une guérison spontanée des symptômes névrotiques, en partie grâce à un accroissement du refoulement et en partie parce qu’une nouvelle issue est fournie aux tendances sous-jacentes.

Les superstitions ont perdu cette aptitude à exprimer les désirs sexuels du fait d’un renforcement du refoulement, du fait d’une acuité accrue de la pensée scientifique, comme l’expérience clinique nous l’enseigne la disparition des symptômes ne garantit pas la suite tant que subsistent les facteurs déterminants.

La tendance à recréer les symptômes anciens ou à rechercher une satisfaction pour un autre mode demeure intacte.

Le mot de la fin pour Jones dans cet ouvrage est celui-ci pour des raisons historiques, le retour aux vieilles superstitions est difficilement imaginable, reste la solution de trouver d’autres modes de satisfaction. C’est là pour Jones la raison principale de l’accroissement des psychonévroses individuelles.

 « Les malades que nous appelons aujourd’hui des patients névrosés ou psychotiques sont dans une large mesure des descendants des sociétés scientifiques, en même temps que des gens qui y croyaient. »

Le rêve dans le DEL (Dernier Enseignement de Lacan)

Dans le contexte des remises en question des concepts du Séminaire XI, dans le DEL, la question du rêve est conçue comme une extension généralisée.

Le rêve n’est plus une simple formation de l’inconscient.

C’est l’inconscient lui-même qui se définit par ceci qu’on ne rêve pas seulement quand on dort.

Le point de départ de Lacan, classique, est de lire l’œuvre de Freud selon la structure de langage, à partir de la fonction de la parole. Le rêve dans la névrose est un rébus. 

Avec le DEL, il s’agit d’interroger l’œuvre de Freud à partir de la fonction de l’écrit. L’idée que le monde est un rêve.

Il y a un passage moebien de la réalité au rêve. On se réveille pour continuer de rêver. 

L’idée de Lacan, finalement, n’est pas tellement de s’opposer à Freud pour qui le rêve protège le sommeil et pour Lacan de favoriser le réveil, mais d’établir une continuité moebienne entre les deux. 

C’est la vie est un rêve oui, mais un cauchemar, dont il faut se réveiller pour supporter la vie, comme ce rêve infini de la patiente rapporté par Lacan lors de sa conférence à Louvain[6]Lacan J., Conférence à Louvain en 1972, La Cause du Désir n° 96., qui plongeait celle-ci dans un état d’angoisse extrême.  

Il ne s’agit pas du lien du rêve et de la vérité, mais du rêve et du réel.  

Cette fois, la place du rêve comme trognon de parole et comme ombilic, signe le lien du rêve à la jouissance. 

Les séances courtes et les mots plutôt que les phrases, plutôt que le sens, sont de l’époque de l’Autre qui n’existe pas et relèvent de la logique de l’impossible, comme le corps hors sens et le symptôme comme évènement de corps.

Pour moi, le rêve c’était la vie dans l’analyse, même sous la forme d’un certain cauchemar. C’est rêver même quand on ne dort pas. 

C’est aussi souligner le délicat problème de la remise en question de la notion centrale qu’est le Sujet Supposé Savoir, concept clé du Lacan classique. « L’Un, dit Lacan, dialogue tout seul puisqu’il reçoit son propre message sous une forme inversée. C’est lui qui sait et non pas le supposé savoir. »[7]Lacan J., Le Séminaire,livre XXIV, « L’insu-que-sait de l’Une-bévue s’aile à moure », leçon du 10 mai 1977, inédit.

Pour conclure

Je souhaiterais terminer avec l’expression de Lacan soulignée par Valeria Sommer-Dupont dans sa conférence de février au Séminaire d’Étude[8]Le Courrier ACF MC, Édition Spéciale : LE RÊVE N° 1 du 5 mai 2020, p. 3.  « Le rêve comme cauchemar tempéré » dans le Séminaire XXIII[9]Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, Paris, Seuil, 2005, p. 125..

« L’incroyable, c’est que Joyce – qui avait le plus grand mépris de l’histoire, en effet futile, qu’il qualifie de cauchemar, et dont le caractère est de lâcher sur nous les grands mots dont il souligne qu’ils nous font tant de mal – n’ait pu trouver que cette solution, écrire Finnegans Wake, soit un rêve qui, comme tout rêve, est un cauchemar, même s’il est un cauchemar tempéré. À ceci près, dit-il, et c’est comme ça qu’est fait ce Finnegans Wake, c’est que le rêveur n’y est aucun personnage particulier, il est le rêve même. »[10]Ibid. p. 125.

Lacan, dans son dernier enseignement, allait jusqu’à effacer la différence entre conscient et inconscient[11]Lacan J., Le Séminaire, livre XXIV, « L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre », leçon du 10 mai 1977, inédit.: « C’est inquiétant, parce que cette conscience ressemble fort à l’inconscient, puisque c’est lui qu’on dit responsable de toutes ces bévues qui vous font rêver. Rêver au nom de quoi ? De ce que j’ai appelé l’objet a, à savoir ce dont se divise le sujet qui, d’essence, est barré, à savoir plus barré encore que l’Autre. »

Cela précise pour moi aujourd’hui ce sentiment que je pouvais avoir du peu de cas que Lacan faisait du rêve, avec l’interprétation coupure, qui est au premier plan dans ce dernier enseignement.


Références

1  Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », Écrits, Paris, Seuil,p. 246.
2 Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, Paris, Seuil, 2005, p. 79.
3 Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant. » Présentation du thème du Congrès de Rio en 2016, La Cause du Désir, n° 88, p. 114.
4 Intervention à la Section Clinique de Paris Ile de France le 14 avril 1999.
5 Lacan J., « À la mémoire d’Ernest Jones : Sur sa théorie du symbolisme. » Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 697. 
6 Lacan J., Conférence à Louvain en 1972, La Cause du Désir n° 96.
7 Lacan J., Le Séminaire,livre XXIV, « L’insu-que-sait de l’Une-bévue s’aile à moure », leçon du 10 mai 1977, inédit.
8 Le Courrier ACF MC, Édition Spéciale : LE RÊVE N° 1 du 5 mai 2020, p. 3. 
9 Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, Paris, Seuil, 2005, p. 125.
10 Ibid. p. 125.
11 Lacan J., Le Séminaire, livre XXIV, « L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre », leçon du 10 mai 1977, inédit.

Jean-Robert Rabanel

Jean-Robert Rabanel est psychanalyste, membre de l’ECF et de l’AMP.