Dominique Legrand, Antenne d’Aurillac
L’exil, fondateur du sujet [1]
L’exil n’est pas un signifiant de la psychanalyse. Cependant on le trouve chez Lacan dans le Séminaire XX, Encore, à propos du symptôme : « Car il n’y a là rien d’autre que rencontre, la rencontre chez le partenaire des symptômes, des affects, de tout ce qui chez chacun marque la trace de son exil, non comme sujet mais comme parlant, de son exil du rapport sexuel. [2] » C’est un exil propre à chacun et qui n’a aucun lien avec un rapport sexuel programmé à l’avance par la nature. Le sujet est dans la nécessité d’inventer son mode singulier de rapport au sexuel. C’est le langage qui le condamne à l’exil. Observez le petit d’homme et sa manière de quitter sa propre satisfaction, pour entrer dans le monde de la parole et du langage. Le nourrisson pour survivre doit faire appel à l’Autre, un Autre, incarné par la mère à l’occasion. C’est vital et en même temps cela procède d’un premier exil, celui d’un sujet qui cède une part d’autosatisfaction pour être entendu quand il manifeste par son cri, d’un besoin. Alors, « Le langage entre dans le réel, et il y crée la structure. [3] » dit Lacan. Besoin et demande se nouent dans cette opération de corporisation du signifiant. Le signifiant mortifie le vivant du corps et l’homéostase de celui-ci en est perturbée. Le parlant ou encore le parlêtre s’origine de cette séparation du vivant par l’effet de la langue sur le corps. La fonction symbolique le détermine tout en le bannissant à jamais du vivant. Là où il y avait une continuité se produit du discontinu et dans l’espace ainsi créé advient le parlêtre nommé par le désir de l’Autre. Lacan, lorsqu’il fait référence à l’exil, différencie le parlant et le sujet. Le sujet de l’inconscient de Lacan se distingue de n’être que du côté signifiant. Sa définition, répétée dans notre champ comme une antienne – « le sujet est représenté par un signifiant pour un autre signifiant » – nous indique sa place, une place dans le symbolique, sur l’Autre scène dont nous sommes séparés. Là où ça parle se situe le sujet de l’énonciation, le sujet de l’inconscient freudien. En cela ce sujet est un exilé de la parole et cependant fondé par elle.
Il y a donc deux modalités « d’exil » à considérer. D’une part celle du parlêtre au regard du réel, l’objet a et ses dérivés servants d’élément pour faire jonction topologique entre les deux et d’autre part, au niveau symbolique, la division entre sujet de l’énoncé et sujet de l’énonciation, celui de l’inconscient, là où ça pense sans qu’on le sache. Nous sommes donc tous, chacun à notre manière, des exilés et nous faisons de cet « exil » notre propre maison.
Dominique Legrand
[1]. Texte issu de la soirée du 25-02-2026 de l’atelier de lecture d’Aurillac « Tous exilés ! ».
[2]. Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 132.
[3]. Lacan J., Le Séminaire, livre XII, Problèmes cruciaux, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2025, p. 73.

Fanny Laramade, Délégation de Brive Limoges Tulle
Paradoxes du style
Stylé !, signifiant incontournable du discours courant de notre société hypermoderne, cette formule fulgurante relève d’une nomination qui vient épingler un trait qui attire ou repousse, là où le savoir fait défaut. À ce titre, cela intéresse le champ de la psychanalyse. Comment parler et écrire sur ce qui ne peut pas se dire ?
À contrario des styles ready-made, promesses des influenceurs, indices d’appartenance à une communauté — phénomène prégnant chez les adolescents où le style vise le collectif —, il s’agit d’appréhender le style en tant que rapport singulier de chacun à sa jouissance. Au regard de l’expérience analytique, le style pourrait s’entendre comme le devenir du symptôme à la fin d’une analyse, une fois délesté de la souffrance, tel que le propose Francesca Biagi-Chai : « La manière d’être dans le monde […] n’est pas pure volonté ou pur désir. Elle est colorée de tout ce qui anime, de tout notre imaginaire, notre style, notre réel [1] ».
La délégation Brive-Limoges-Tulle nous invite alors à interroger les déclinaisons contemporaines du style, à partir d’un dispositif libre et vivant pour nous engager dans une étude : le cartel.
Au fil des rencontres et discussions – notamment en café-cartel début 2025 à Limoges, deux cartels se sont constitués et déclarés à l’ECF. Deux événements ont ensuite réuni un large public autour la dimension du style chez l’artiste : lors d’une conférence à Brive en mai dernier, Dominique Corpelet a articulé les éléments constitutifs du style chez Lacan à partir de l’œuvre de Jorge Luis Borges en dépliant les enjeux de l’écriture chez ce dernier, son travail incessant pour que le mot puisse rejoindre la chose qu’il vise à représenter. En décembre, une ciné-discussion à Tulle, autour de Cléo de 5 à 7, a exploré le style d’Agnès Varda, dont le motif du miroir interroge le reflet du sujet et celui du monde pour créer, ce qu’elle nomme documentaire subjectif via une cinécriture.
Cette dynamique d’étude est un work in progress, dont la prochaine étape est prévue à l’automne, à Clermont-Ferrand, pour la présentation d’exposés, produits de cartel, lors de la rentrée des cartels de l’ACF en MC. Ce rendez-vous ponctuera ce cycle de travail, avant d’envisager de nouveaux horizons d’étude.
Fanny Laramade
[1]. Biagi-Chai F., « L’impossible à supporter » [2019], livret du colloque du CPCT-parents, Quand le symptôme devient insupportable, 2020.

Marie-Anne Falcon, Antenne du Puy en Velay
« Sade est l’instrument qui permet de repérer l’objet caché chez Kant […]
Il nous donne la vérité du discours de Kant. [1] »
Cette année, nous nous intéressons à la conversation que Lacan institue entre Kant et Sade.
Pour Lacan dans Le Séminaire, livre vii, L’Éthique de la psychanalyse (1959-1960), l’éthique tient au désir.
Il situe comme fin éthique la rencontre avec le réel, soit le réel en tant qu’il nous échappe et auquel on ne s’habitue pas. Il le désigne sous le terme de Das Ding, la Chose, du côté de l’étranger et du non représentable, soit au-delà du principe de plaisir freudien.
Ce qui est recherché n’est pas nécessairement le bien et Lacan parle alors de jouissance.
Qu’en est-il de la Chose, dans le texte de « Kant avec Sade [2] » ?
Kant et Sade sont deux penseurs qui illustrent la philosophie des Lumières du XVIIIe siècle, rupture d’avec la métaphysique et la philosophie de la raison. Il s’agit pour Lacan de décrire le système éthique de Kant dans Critique de la raison pratique et de le confronter au système sadien développé dans La Philosophie dans le boudoir.
L’impératif de la loi morale chez Kant est un « tu dois ». La loi morale n’est pas personnelle, mais universelle.
Comment peut-elle être équivalente au désir qui lui est particulier, puisque la morale kantienne exclut tout élément pathologique et renie l’objet ?
Kant laisse-t-il de côté la question de la jouissance pour mieux faire exister le surmoi ?
Comment la lecture de Sade peut-elle conduire à un déplacement des apports kantiens ?
Telles sont certaines des questions que nous mettrons au travail.
Marie-Anne Falcon
[1]. Miller J.-A., « Sur Kant avec Sade » », Quarto n°136, avril 2024, p. 12.
[2]. Lacan J., « Kant avec Sade », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 765-790.





