« On est des lions »

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« On est des lions »

J’arrive avec une citation et comme à chaque fois, j’ai l’idée d’arriver à cheval. Je ne sais plus d’où elle me vient, ne me le demandez pas, ni le cheval. Le Corbusier écrivit ou dit un jour ceci à propos de ses logements et de ses maisons justifiant la double hauteur de ses volumes, l’orientation, le soleil, le vent : « Il faut que le fauve soit libre dans sa cage pour s’ébattre ».

L’époque avait changé – c’était au lendemain de la guerre, la seconde – et un certain discours et sa machinerie comptable s’était attelé à rompre avec une qualité précieuse : de la proportion en toutes choses. De lui, qui la veille encore traversait la rue de travers, la tête au vent, l’administration se mit à parler d’urbain. Urbain, comme unité infinitésimale, générique et docile, marchant droit, mû par des besoins c’est tout, aveugle et sourd à autre chose qu’à un destin dirigeable, de tuyau, de flux. Unité de mesure à valeur rendue négligeable indispensable pour le calcul de la démesure qui viendrait, globalisée et inclusive c’est pareil.

Ainsi le discours de la science et son bras technique avait fini par tordre le cou à la vie moderne se faisant passer pour elle. Une tromperie qui verrait plus tard la tradition refoulée revenir en trombe de mauvaise manière. La vie moderne était un traitement, un passage d’une vie à une autre, de la campagne à la ville pour le dire vite, mais pas une rupture.

Plutôt que cela le discours de la science finira par inventer pour lui, pour l’urbain, un « cadre de vie ». Des lignes, des points et des angles où il lui serait possible avec un irréductible génie de se glisser, dans l’interstice, dans la profondeur jusqu’à une table, quatre chaises et une fenêtre avec dans le coin un bout du Puy de Dôme 1465 mètres ou de la cathédrale gothique ou de tout autre chose d’assez déconnant : un gymnase vert place des Bughes que le soleil, le soir venu, éblouit.

Ou rien, rue de la Fontaine du Large. Un mur blanc, un lapin blanc dans la neige avec au-dessus, tout à coup, trop de ciel.

Il tourne en rond, il est de mauvais poil. Des images de tigres allant et venant dans la cage derrière les grilles de la ménagerie lui reviennent. Ça sentait fort là-dedans : la cage, la paille, l’urine. L’enfant est sage et craintif, mû toutefois par l’aventure épique du lasso et du fouet, l’odeur entêtante, le cul des écuyères. Debout devant la force sauvage, son regard croise celui des tigres. Il trouve cela puissant.

Les éléphants pacifiques, entravés, l’œil intelligent dans les plis de la masse grise se balancent.

Il lit, tout entier dedans. Il remue, il râle. Il pousse ses bras loin. Il se sent plus grand qu’hier. Il s’ébat. Il se lave les mains avec lenteur, fait des bulles de savon qui éclatent à la jointure des doigts. Les coudes sur le bord du lavabo comme au bord d’une fontaine, il regarde comme les chats l’eau lente et calme tomber du robinet et qui tourne, tourne et fuit dans le trou bruyamment. Il sort de là avec des mains propres qu’il sèche. Coup d’œil dans la glace. Cheveux qui s’allongent, poussent de travers, forment des sommets, des jungles pour ses doigts.

Dedans, debout comme à cheval, il piaffe. On est des lions.

Il y a cette maison que Le Corbusier fit pour ses parents au bord du lac Léman. De la fenêtre longitudinale, on voit le lac en entier. Mais depuis le jardin, un mur en empêche partiellement la vue. Pas tout, c’est fait exprès. Il faut alors, pour aller voir le lac, déjà ne plus le voir. Et si le désir est trop grand, se transporter jusqu’à un carré ouvert dedans et s’asseoir devant. D’abord un mur, puis un trou dans le mur pour voir ce qu’on ne verrait sûrement pas autrement, le lac.

La nuit est chaude. Il va à la fenêtre et fume – voilà longtemps qu’il ne fume plus – dans sa cage pour s’ébattre.

Dominique Machabert