Rencontre avec Anne Bojarski 1
De l’exil à la transmission
Il existe un exil dont on parle peu : celui qui naît lorsqu’une histoire ne trouve pas les mots pour
se dire. C’est autour de cet exil singulier que l’Antenne d’Aurillac de l’ACF en Massif central a consacré
son atelier de lecture, quelques mois après la sortie du film L’Affaire Bojarski. Invitée à témoigner, Anne
Bojarski, fille de celui que l’on a surnommé « le Cézanne de la fausse monnaie », n’est pas venue
raconter une histoire extraordinaire. Elle est venue dire ce que produit, dans une existence, l’absence de
mots lorsque celle-ci se transmet d’une génération à l’autre. Près de cinquante personnes ont assisté à
cette rencontre, qui s’est rapidement transformée en un dialogue où l’expérience singulière rejoignait
des questions universelles.
Le père
Anne Bojarski nous a parlé de son père. Non pas du personnage public devenu célèbre sous le
nom de « Bojarski », mais de son père.
À deux ans et demi, sa mère est morte en accouchant de son frère. Puis à six ans, il a été mis en
pension chez les jésuites. À vingt-sept ans il a rompu avec la Pologne. La guerre l’a conduit en France
jusqu’à Vic-sur-Cère où il a rencontré celle qui est devenue sa femme. À la lumière de son travail
analytique, Anne Bojarski comprend aujourd’hui que lorsque son père est devenu père à son tour,
quelque chose de fondamental n’a pu prendre appui dans l’ordre symbolique. Elle situe là ce que Lacan
nomme « la forclusion du Nom-du- Père ».
Le père d’Anne n’a jamais parlé de son passé. Elle fait l’hypothèse que cette défaillance du Nom-
du-Père traversait déjà la génération précédente. À partir de cette hypothèse, elle propose de comprendre
que face au désordre psychique, son père a trouvé des solutions. Cette lecture clinique invite à considérer
que ces inventions sont autant de réponses singulières à ce qui menaçait de désorganiser son monde.
Pour lui, cela a d’abord été de faire des faux billets, encrer des planches de billets – pour sa fille. Cette
entreprise supposait une remarquable inventivité, une persévérance peu commune et une organisation
exceptionnelle. Dans la logique psychotique, le sujet n’est pas travaillé par le doute comme peut l’être
le névrosé : il est porté par une certitude.
Une fois en prison, son père a trouvé un autre délire sans lequel il aurait été confronté au réel
totalement désorganisé : pour sortir de prison, il fut de bâtir une théorie révolutionnant celle d’Einstein
sur l’origine du monde. Puis encore, un autre délire : que la Banque de France l’embauche car il savait
faire des billets infalsifiables !
Plus tard, pendant son séjour en prison, il s’est retrouvé dans un hôpital psychiatrique pour un
problème de dissociation. Il en est sorti avec un lourd traitement médicamenteux. Les solutions
singulières qui lui avaient, jusque-là, permis de maintenir un certain équilibre semblaient désormais ne
plus pouvoir opérer de la même manière.
Au fil de la discussion s’est dessinée la figure d’un homme psychotique qui, loin d’être réduit à
sa pathologie, avait trouvé le délire comme appui. Le délire est envisagé sous son aspect pathologique.
Pourtant, comme Freud puis Lacan l’a montré, il peut également constituer une tentative de guérison,
Trop souvent la clinique de la psychose est abordée à partir de ce qui manque ou de ce qui se défait.
Cette soirée nous a invités à déplacer notre regard. Elle nous a appris les inventions du sujet, ce qu’il
construit pour continuer à vivre lorsque les appuis symboliques viennent à lui manquer.
Le signifiant « encrer », « ancrer » est apparu comme un élément essentiel de cette construction.
En passant d’encrer à ancrer, il y a une planche de salut pour que ce sujet tienne C’est une référence à
la lettre qui fait bord, littoral par rapport au réel. Ce signifiant évoque la possibilité, pour un sujet, de
trouver un point d’attache lorsque tout risque de dériver.
Le vécu d’Anne
Cela n’a pas été sans répercussion pour Anne Bojarski.
D’emblée, durant notre soirée, Anne a instauré un climat de confiance. Son témoignage, sans
recherche d’effet, associait une grande simplicité à une remarquable élaboration clinique.
Face à ce vécu où le silence était de rigueur, avec toutefois des injonctions terribles – « ne pense
pas par toi-même – ne sois pas curieuse » ou encore « n’exprime pas ce que tu ressens » –, elle a compris
que le regard aimant de son père avait contribué à sa résilience.
Après huit années en psychanalyse lacanienne, elle a pu donner un sens à son « trauma » et devenir
consultante-formatrice en entreprises dans le champ des « relations interpersonnelles » dont un stage
« Oser dire – Savoir dire ». Sa façon de communiquer avec nous a bien montré le chemin qu’elle a
parcouru.
Elle a également souligné combien les nombreuses rencontres publiques auxquelles elle participe
contribuent encore aujourd’hui à mettre davantage de cohérence dans son histoire.
Elle a insisté sur l’effet apaisant des rencontres qui lui ont servi de « justice réparatrice », qui
consiste à accompagner la victime pour mieux comprendre son agresseur.
Elle nous a dit que grâce à cette soirée, elle avait retravaillé les textes de Lacan et qu’après avoir
échangé avec nous, cela lui permettait d’accepter sereinement la posture de son père : « l’in-sensé
trouvait une explication crédible et posée. Le pardon n’est pas possible tant qu’on n’a pas eu
d’explications, d’empathie, et aussi des excuses : or avec un psychotique, cela est impossible. »
Chacune de ses prises de parole publiques lui permettent de tisser un peu plus les fils de son
histoire. Non pas pour la rendre parfaitement cohérente – aucune existence ne l’est – mais pour en faire
quelque chose de transmissible. Peut-être est-ce là l’un des effets les plus précieux de la parole :
transformer une expérience de solitude en possibilité de lien.
L’exil lié à l’absence de mots est une expérience profondément douloureuse. Il éloigne le sujet de
lui-même autant que des autres. Pourtant, lorsque la pensée peut être partagée, lorsqu’une histoire peut
être racontée, que l’on a réussi à créer des liens, quelque chose de cet exil se réduit.
Un chemin vers la transmission
C’est peut-être là que l’exil change de statut : il ne disparaît pas mais il cesse d’être un lieu
d’errance pour devenir un espace où le sujet peut enfin habiter son histoire.
Alors cette histoire n’est plus seulement le poids d’un passé subi. Elle peut devenir matière à
élaboration, ouvrir à la rencontre de l’Autre et trouver une place dans une transmission singulière.
N’est-ce pas là l’un des effets les plus précieux de la psychanalyse : rendre possible qu’un sujet
ne soit plus condamné à porter seul ce qui n’avait jamais trouvé à se dire.
La transmission n’est alors pas seulement le fait de raconter son histoire. Elle advient lorsqu’une
expérience, longtemps enfermée dans le silence, peut enfin être mise en mots et adressée à d’autres.
C’est ce moment où l’exil cesse pour laisser place à une parole qui, enfin, peut circuler.
Martine Andrieux
1 Rencontre avec Anne Bojarski le mardi 9 juin 2026 à Aurillac, autour de l’exil lié à l’absence de mots.





